Du lait aux territoires

          Depuis quelques semaines, la grève du lait et les milliers de litres déversés dans les champs donnent l’image d’un immense gâchis : gaspillage de nourriture dans une Europe qui ne parvient même plus à nourrir convenablement ses populations, gâchis animal, avec une surproduction due à une augmentation globale du nombre de bêtes, gâchis humain de ces producteurs agricoles qui ont investi dans une production ne leur permettant même plus de vivre dignement. Pourtant, cette crise pourrait être l'occasion de faire de l'agriculture un axe privilégié de la politique socio-écologique.



         Les quotas laitiers ont été instaurés en 1984 pour réduire la surproduction laitière structurelle qui avait été encouragée par les mesures prises de 1960 à 1975. Les quotas sont un droit à produire, la production hors quota étant interdite et pénalisée. Mais il est possible de transférer, de louer ou de gérer ces quotas.

         La France avait choisi une gestion administrée au niveau des départements, ce qui a figé la répartition géographique initiale. D’autres pays, comme le Royaume-Uni, ont préféré gérer les quotas par le marché, ce qui a accéléré les restructurations et la délocalisation de la production. Le résultat est néanmoins le même partout : une tendance à la concentration de la production dans de grandes fermes, et la fermeture de la moitié des exploitations de l’UE 15 de 1996 à 2006. En France, le nombre d’exploitations est passé de 427 000 en 1984 à 99 000 aujourd’hui.

         Malgré ces restructurations (et leur coût humain, social et environnemental), la surproduction est toujours là. Depuis cette année, les quotas laitiers sont abaissés, en vue de leur disparition en 2015. La production mise sur le marché augmente au fur et à mesure de cette disparition des quotas, provoquant une diminution du prix du lait.

         À cela s’ajoute une diminution de la consommation européenne de produits laitiers, que l’on attribue à la crise, mais qui a sans doute d’autres racines : changements des habitudes alimentaires (cf. les rayons de laits de soja, de riz, d’avoine, d’amande…), campagnes alimentaires déconseillant la consommation de graisses (donc de fromage),

         Enfin, les choix stratégiques de l’Europe durant ces dernières années se sont révélés erronés : pendant que la production était orientée vers la consommation interne en fromages, la transformation en beurre et lait en poudre a diminué, alors qu’elle constituait une part primordiale des exportations en produits laitiers, dont la demande mondiale augmente fortement (en Chine, notamment). L’Europe n’est donc plus en mesure d’exporter correctement ses surproductions laitières, d'autant qu'elle ne privilégie pas les pays asiatiques à forte demande : les subventions à l’exportation dont ont bénéficié les produits laitiers européens ont conduit à la ruine de petits producteurs dans les pays en développement d'Afrique.



         Les réglementations actuelles sur le lait ne sont donc adaptées ni à la consommation européenne, ni aux évolutions de la consommation mondiale. La levée de ces réglementations en Europe, telle qu’elle est pratiquée, ne permet pas de résoudre ces difficultés, comme le montre la crise actuelle. En effet, elle privilégie les « usines à lait » que sont les fermes à très grand cheptel et fortement mécanisées, qui conduisent à une concentration de la production sur le territoire.

         Or l’élevage laitier n'est pas uniquement une source d’approvisionnement alimentaire ; il constitue également un moyen pour développer les territoires. La proposition du ministre français de l'agriculture B. Lemaire, relayée par un nombre croissant de dirigeants européens, consiste à mettre en place de nouvelles régulations, par une contractualisation entre producteurs et industriels ; autant dire que seuls les producteurs les plus puissants pourront imposer leur prix aux industriels, au détriment des petits producteurs.

         Conséquences prévisibles : des déséquilibres économiques (entre gros producteurs et petits producteurs, ces derniers n'ayant pas les moyens de faire face à la concurrence), des déséquilibres sociaux lié à l’abandon de fermes et à la reconversion difficile des agriculteurs (souvent très endettés) et surtout des déséquilibres géographiques (régions de montagne désertées, concentration de la production).



            Bruxelles est prête à accorder la mise en place d’aides d’État pour défendre les producteurs laitiers. Mais ces aides d’État seraient plus efficaces si elles étaient ciblées sur des catégories particulières : production bio, production de montagne, élevage raisonné à faible cheptel. En effet, ces élevages offrent de réels avantages sociaux et environnementaux :

  • on paye un prix plus "vrai" pour leurs productions, c’est-à-dire un prix qui se rapproche du coût de production,

  • le lait qu'ils produisent contient moins (voire pas) d'antibiotiques, les bêtes sont nourries sans farine, ce qui constitue une amélioration pour la santé publique

  • par leur implantation dans des zones en désertification, par la pratique de la transhumance, ils contribuent à l'aménagement des territoires ruraux et ont tout intérêt à ce que les nuisances environnementales soient limitées.

            Ces aides permettraient en outre de consolider un axe de la PAC qui devient aujourd’hui primordial : le développement rural. Cette politique, qui s’appuie sur le Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural, a pour objectif d’améliorer l’environnement, la qualité de vie en milieu rural et la diversification de l’économie rurale. Comme l’UE l’a déjà fait jusqu’à présent, il serait possible dans le cadre de la modulation de faire basculer des financements du premier pilier de la PAC (aides aux producteurs) vers le deuxième pilier (développement rural). La fin de la régulation par les quotas pourrait signifier le début d’une régulation essentiellement favorable aux petits producteurs, qui s’engagent à produire dans des conditions difficiles (bio, montagne). Les grandes fermes laitières peuvent affronter le marché mondial (c’est d’ailleurs leur souhait, avec l’abandon des quotas qui leur permettent de produire plus) ; ce n’est pas le cas des petits et moyens producteurs. La reconversion que l’Europe leur propose aujourd’hui pourrait être l’occasion de repenser notre agriculture en lien avec

  • la protection de l’environnement et de la santé publique

  • la protection sociale et économique de ceux qui nourrissent leurs concitoyens

  • le développement de tous les territoires.