L’écologie ? Forcément socialiste ! (et vice-versa…) par Jean-Jacques Fresko
Le score brillant d’Europe-Ecologie le 7 juin n’est pas une catastrophe. C’est au contraire pour le PS une excellente nouvelle, porteuse d’avenir ! A quelques conditions…
« L’écologie et le socialisme ne font qu’un ! », a déclaré François Mitterrand en 1981. Près de trente ans plus tard, notre parti pleure ses électeurs partis en masse voter Europe-Ecologie. Cette situation est d’autant plus paradoxale, et d’autant plus rageante, que si les amis de Cohn-Bendit posent clairement les bonnes questions (comment vivrons-nous heureux demain, à 9 milliards, sur une Terre dont les ressources s’épuisent ?), ils ne sont pas en mesure de four-nir les réponses appropriées, sous la forme d’une proposition politique, économique et sociale cohérente, d’un projet de société propre à faire rêver nos compatriotes. Entre Cohn-Bendit le social-démocrate, Bové l’alter-tout-ce-qu’on-veut, et Eva Joly l’incorruptible naguère tentée par le Modem, bon courage pour élaborer un programme de gouvernement ! La droite n’est pas plus en me-sure de répondre au défi écologique. Ni l’habileté politicienne de Sarkozy, ni l’activisme débridé de Borloo, ni les quelques mesures positives (eh oui…) que ce gouvernement a prises et qu’au pouvoir nous n’avions pas su prendre, ne peuvent masquer l’essentiel : la doctrine économique de la droite, fondée sur le dogme du libre-échange et de la croissance du PIB, ne pourra jamais intégrer les nécessaires régulations, les inévitables limitations qu’impose la gestion collective de ressources devenues précieuses, car rares. On connaît la formule : « pour penser que l’on pourra conduire une croissance infinie dans un monde fini, il faut être soit un fou, soit un économiste ». Il faudrait ajouter, pour être complet : « un économiste libéral » (en priant très fort pour que ce ne soit pas un pléonasme…). La tentative de la droite de réaliser la synthèse entre la société de marché qu’elle promeut et la réalité écologique est, physiquement, une imposture. Son écologie marchandisée a un point commun avec l’écologie émotionnelle des Verts : étant l’une et l’autre à courte vue, elles sont toutes deux vouées à l’échec.
L’ennui, pour le PS, c’est qu’il est aujourd’hui incapable de formuler sa propre réponse à l’enjeu écologique. Pourquoi ? D’abord, sans doute, parce que les Verts se sont historiquement fixés à gauche, ce qui nous a conduits à leur sous-traiter toutes les thématiques liées à l’écologie (y compris dans nos exécutifs régionaux ou locaux), entraînant pour notre parti une paresse doctrinale que nous payons très cher aujourd’hui. Ensuite, parce que nous sommes tétanisés par l’idée que la question sociale, qui est au cœur de notre identité politique, prime tout, et que dès lors l’écologie est une préoccupation accessoire. Réduisons les inégalités, créons des emplois pour tous, on s’occupera des ours polaires plus tard. Quel aveuglement !
Vous connaissez la nouvelle, camarades ? La question sociale et la question écologique sont les deux faces d’une même médaille ! Pour « sauver la planète », il n’y a pas d’autre solution que de réduire les inégalités, et de créer des emplois. Démonstration par l’agriculture : nos modes de production actuels, fortement industrialisés (mécanisation, intrants chimiques, OGM, cultures hors-sol…) produisent des effets néfastes tant pour « l’environnement » (épuisement de la couche fertile, perte accélérée de biodiversité domestique et sauvage) que pour les consommateurs (perte de quali-tés organoleptiques, risques sanitaires). Pour « produire mieux », il faut adopter des pratiques agricoles (bio ou autre) moins mécanisées et moins chimiques, ce qui, à production égale, nécessite plus de travail. Avantage : ça crée des emplois. Inconvénient : nécessitant plus de travail, ça coûte plus cher. Pour que ces produits soient accessibles à l’ensemble de la population, que ces pratiques « vertueuses » soient généralisées et qu’elles aient donc un impact réel sur la biodiversité et la santé publique, il faut donc opérer les redistributions nécessaires. En raccourci : pour sauver la biodiversité, il faut réduire les inégalités. On pourrait reproduire ce schéma avec l’habillement, le logement, les transports : une économie écologique est forcément créatrice d’emplois (mais pas de croissance…), et elle n’est accessible qu’au prix d’une réduction volonta-riste des inégalités. Réduire les inégalités, c’est bien ce que nous rêvons de faire, non ? Il y a sûrement une troisième raison qui rend notre parti autiste sur les questions écologiques, c’est –excusez du peu !- que nous croyons au Progrès.
Nous sommes habités par une idée forte : il est de notre responsabilité de faire en sorte, toujours, que demain soit meilleur qu’aujourd’hui. Jusque-là, tout va bien. Ce qui cloche, c’est que nous nous sommes plus ou moins consciemment ralliés à l’idée que ce « toujours mieux » était synonyme de « toujours plus ». Du coup, nous sommes réticents à avouer à nos compatriotes ce qu’ils savent déjà confusément : demain nous consommerons moins qu’aujourd’hui, nos enfants disposeront de moins de biens que nous. Nous sommes en outre tous plus ou moins pris en tenaille entre la culpabilité de consommer (et donc de subtiliser des ressources aux générations futures) et l’aspiration à profiter, encore un peu, du système. Nous avons, nous socialistes, la responsabilité de répondre à cette angoisse sociale fondamentale en abandonnant sans regret le « toujours plus » à la droite, et en affirmant notre primat du « toujours mieux ». Le « toujours plus » est bêtement quantitatif et comptable, le « toujours mieux » est qualitatif et même, si nous le voulons, jubilatoire ! Le toujours mieux, c’est réinvestir massivement dans un système scolaire aujourd’hui déliquescent, c’est ouvrir à tous l’accès à la création et à une culture vivante en levant les obstacles économiques et les inhibitions sociales. Utopie ? Mais qu’avons-nous fait d’autre en 1981 ? (Fête de la musique, prix unique du livre, soutien à la production cinémato-graphique et au spectacle vivant…). Nous voilà loin de l’écologie ? Pas du tout : substituer aux consommations matérielles et quantitatives des pratiques qualitatives et immatérielles, c’est bien économiser des ressources, des matières premières, de l’énergie, des rejets de toutes sortes, non ? Et ce « toujours mieux »-là est furieusement socialiste, vous ne trouvez pas ?
Résumons : Europe-Ecologie a eu le mérite de placer les enjeux écologiques au cœur du débat public, et de relayer ainsi les préoccupations « existentielles » des Français. Mais c’est nous, socialistes, qui disposons de la doctrine et des outils intellectuels qui sont les seuls à même d’apporter les réponses que la société attend.
Trop lentement, notre parti élabore des propositions : l’idée d’une « contribution climat-énergie universelle » (le mot important est « universelle »), adoptée à l’unanimité par le bureau national le 2 juillet, va évidemment dans le bon sens. Mais il y a des rechutes : la réponse consternante de Martine Aubry à la question « Le PS est-il prêt à se convertir à l’écologie ? » dans Le Monde du 5-6 juillet, par exemple (1). Voir dans l’écologie une posture passéiste, obscurantiste, et tribale, voilà qui ramène le PS dix ans en arrière, et trente ans derrière ses électeurs ! Sans attendre que nos dirigeants en aient terminé de leurs querelles stériles et de leurs stratégies pathétiques, c’est à chacun de nous d’être à la hauteur de la responsabilité que les enjeux écologiques nous confè-rent, et de nous persuader de la formidable modernité et de l’incontestable pertinence de la doctrine socialiste, seule à même de répondre à ces enjeux. Il y a, bien sûr, une autre option : attendre sereinement que notre parti soit devenu le courant « social » d’Europe-Ecologie. Sans un sursaut urgent… et joyeux, l’attente risque d’être brève.
Jean-Jacques Fresko
Secrétaire fédéral, chargé du déve-loppement durable du territoire, Fédération PS de Savoie
(1) « …il ne faudrait pas que la néces-saire lutte contre le réchauffement climatique et pour la préservation de nos richesses naturelles nous conduise vers une sorte de néonaturalisme, une société qui refuserait l’innovation, la création, la mobilité, et qui se replierait sur elle-même, sur la tradition, sur des tribus, sur des communautés. »
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Texte initialement publié en juillet 2009 par l’Echo socialiste, le journal de la Fédération PS de Savoie

