Quel socialisme pour demain ? Une contribution au débat Marcel Gauchet-Christian Paul

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Frank Burbage

Dans ce moment où le Parti Socialiste manque encore de crédibilité, sur le plan des idées, des programmes, du leadership ; dans ce moment aussi où il cherche à se reconstruire, à renouer des liens à la fois respectueux et efficaces avec le monde intellectuel, il n’est pas inutile d’essayer de cerner ce qui peut faire obstacle, au sein même de son mode de pensée habituel, à cette consolidation tant attendue.
Martine Aubry invitait récemment les uns et les autres (et notamment lors de la soirée du « Laboratoire des idées » du 15 Septembre 2009 – http://laboratoiredesidees.parti–socialiste.fr/) à placer la barre suffisamment haut : sur le terrain des valeurs et des questions de civilisation. C’est là, disait–elle, que les batailles à venir vont se gagner… ou se perdre.
Prenons là au mot, essayons de voir ce que cela signifie.

 

• Cela fait bien longtemps que le Parti Socialiste, ses responsables nationaux en tout cas, ont passé par pertes et profits cet héritage marxiste qui avait fourni les bases théoriques de la refondation d’Épinay. Qui pense aujourd’hui à définir et à constituer un « front de classe » permettant de « rompre avec le capitalisme » ? Mais ne rions pas trop vite ! Car c’est bien la perspective de sociétés « post–capitalistes » qui se dessine à nouveau à notre horizon. Et lorsque le socialisme se coupe d’une pensée de l’exploitation, de la domination et de l’aliénation, il n’est plus que l’ombre de lui–même.
Le problème, c’est que ces notions à l’évidence discutables ( ce qui ne signifie pas « fausses » ) ont été abandonnées sans être discutées, de manière subreptice, au fil d’une dérive gestionnaire sensible dans les pratiques comme dans les discours.
Les interminables querelles de personnes ont alors occupé le devant de la scène, sans qu’aucune perspective d’idées nouvelles ne parvienne à émerger.
Et cela, alors même que la gauche française, en des œuvres aussi différentes que celle de Michel Foucault ou d’André Gorz, disposait dès les années 80 ou 90 de réflexions de haute tenue, et de grand avenir : M. Foucault, pour réfléchir à la montée en puissance des « bio–pouvoirs » et des « sociétés de contrôle » et pour explorer les modalités d’une émancipation vraiment contemporaine ; A. Gorz, pour articuler la question sociale et la question écologique, et pour redonner sens à une critique intelligente de l’économie.

 

• Quel est aujourd’hui le socle idéologique « moyen » du parti socialiste ? À écouter attentivement les propos des uns et des autres, trois éléments principaux apparaissent structurants :
– l’appel à la préservation, parfois à la rénovation, des institutions de la sécurité individuelle et collective : santé, éducation, parcours professionnels  – cela contre les violences de la dérégulation néolibérale, dans la perspective d’un État plus et mieux prévoyant.
– l’appel à une distribution plus équitable des revenus et des patrimoines et, au-delà, à une plus grande égalité des chances – cela contre le creusement des inégalités, dans la perspective d’une société effectivement ouverte à tous.
– l’appel à une croissance ou à un développement mieux régulé ou réorienté, « durable »  – cela contre les démesures d’un capitalisme à la fois spéculatif et dispendieux, dans la perspective d’une économie de marché soumise aux exigences de la véritable « civilisation » .

Tout cela est important. Mais c’est loin d’être suffisant. Et c’est de surcroît lourd d’un certain nombre d’oublis ou d’équivoques, qu’il importe d’expliciter et de porter au débat collectif.

 

• Consolider les « capacités » individuelles (au sens où l’entend par exemple Amartya Sen, cf Un nouveau modèle économique, Paris, Odile Jacob, p. 82–83) est un projet très louable. Mais où est passé la réflexion – constitutive de la tradition socialiste –  sur les biens communs, sur la propriété sociale, sur les espaces collectifs d’action, de pouvoir et de culture ? La question de la justice ne se réduit pas à celle du « partage (équitable) des richesses » . Elle implique aussi de délibérer et de décider de ce qui doit rester hors du champ de l’appropriation et de la consommation privées : des espaces, des temps, des biens proprement sociaux et publics. La question des limites de la sphère marchande est décisive, elle est très et trop souvent délaissée.

 

• Le souci de l’équité est porté depuis maintenant 40 ans (la  Théorie de la justice de John Rawls date de 1971, qui est aussi la date… d’Épinay) par des politiques qui ne sont pas nécessairement socialistes, et pas nécessairement non plus « de gauche ». Un tel souci est plutôt le lot commun du « libéralisme politique »  en général. De surcroît, la substitution désormais « monnaie courante » de la notion d’équité à celle d’égalité conduit à éluder une question d’importance, sur lesquelles les socialistes auraient intérêt à se positionner : quel est le taux et le type d’inégalités tolérables et même (quitte à être « rawlsien », autant l’être jusqu’au bout ! ) bénéfiques dans la société d’aujourd’hui ? Dans quels cas l’égalité doit–elle être absolue ? Dans quels cas l’égalité doit–elle être relativisée ? Quel type d’égalitarisme doit être aujourd’hui porté et cultivé par un socialisme contemporain ?

 

• L’appel à la croissance ou au développement « durable » signale moins une avancée qu’une persistante confusion. Car la critique désormais explicite – Martine Aubry y fait souvent référence –  du « matérialisme »  des sociétés contemporaines et l’appel à une considération des  « vrais » besoins humains s’inscrit dans l’horizon d’un humanisme très (et trop) classique : on veut une économie (enfin) humaine, un développement (enfin) humain, un politique et même une « offensive de la civilisation »! Le problème, c’est que c’est ce même humanisme qui a justifié et qui justifie aujourd’hui encore, au nom de la valeur transcendante de l’Homme et de ses Droits, l’exploitation illimitée de la Terre et de ses « ressources ».
L’idéologie actuelle du « développement humain » reproduit sans cesse cette présupposition anthropocentriste, seulement modulée par l’attention désormais portée au sort des générations  (humaines) futures. On oublie de penser, avec Spinoza, que « l’homme n’est pas un empire dans un empire » , et que cette finitude même est une chance, de puissances et de vies partagées.
Et cela, alors même que la question écologique demande aujourd’hui à être articulée, très étroitement, à la question sociale.

Une telle articulation n’est possible que si l’on accepte la mise en question et la relativisation de l’anthropocentrisme dominant, dans une perspective qui gagnerait à s’instruire plutôt chez Claude Lévi–Strauss que chez Edgar Morin. Si nous bénéficions et participons à une société de grande valeur, celle-ci ne s’arrête pas aux frontières de l’humanité. La relation d’ensemble que nous tissons avec la multitude des choses et des êtres, des milieux et des éléments terrestres, complète et enrichit les perspectives strictement humaines. Et la Terre n’est pas seulement un ensemble de moyens destinés à nos usages et à nos consommations.

C’est pour cette raison notamment qu’il ne revient pas du tout au même de s’inquiéter du seul réchauffement climatique ou d’y adjoindre la question, aujourd’hui également cruciale, de la biodiversité. Car si le réchauffement climatique menace à l’évidence les implantations humaines, l’expansion illimitée et incontrôlée de l’humanité, puissance impériale à la surface de la Terre, menace la multitude des êtres présents et vivants sur cette planète. Que les « modernes » que nous sommes se soient autorisés à les tenir pour des simples choses ou pour des morceaux utilisables de chair ou de matière, c’est aussi cela qui doit être mis aujourd’hui en question.

Si le « post–matérialisme » mis en avant par les responsables du Parti Socialiste devait nous enfermer dans l’horizon fermé du « développement humain » ou de « l’humanisme intégral » ; si le socialisme démocratique d’aujourd’hui devait se réduire à la version récemment proposée par Marcel Gauchet* –  « une manière particulière d’interpréter le cadre capitaliste dans lequel nous vivons » ( !) – le tournant écologique du socialisme serait, une fois encore, manqué.
Travaillons au contraire à instruire le chantier d’une écologie politique socialiste, à articuler la pensée des biens communs, de l’égalité des conditions et de la démocratie,  à celle d’une Terre enfin respectée.

 

par Frank Burbage, Pôle écologique du Parti Socialiste, le 4/10/2009
 

* voir le débat Marcel Gauchet - Christian Paul : (http://laboratoiredesidees.parti-socialiste.fr/index.php/2009/09/gauchet-paul-debattre-pour-engager-loffensive-de-civilisation/)

** une autre version de ce texte a été publié dans le journal "Le Monde" daté du Vendredi 9 octobre sous le titre "Comment régénérer le socle idéologique du socialisme" : http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/10/08/comment-regenerer-le-socle-ideologique-du-socialisme-par-frank-burbage_1251164_3232.html