Quelle part pour le nucléaire dans le mix énergétique ? Développement raisonné d’une position de diminution progressive

Diane Segray, ingénieure, anime la commission énergie-environnement de la section PS Paris12ème et des réflexions sur le développement durable au sein de plusieurs thinks tanks progressistes

 

Le drame en cours à Fukushima[1] fait ressurgir le débat sur l’utilisation de l’énergie nucléaire en première ligne des discussions politiques et des préoccupations écologiques. Le recueillement et le soutien au peuple japonais, qui a perdu des dizaines de milliers de vies, ne sont pas incompatibles avec une prise de conscience des limites de nos propres choix de société. Sans enlever à l’urgence de l’aide aux populations ravagées par la catastrophe naturelle et menacées par la contamination radioactive, l’émergence de ce débat reste plus saine que son absence et nous devons souhaiter qu’il se poursuive.

 

D’autres actualités, moins tragiques, suscitaient déjà ces derniers mois des prises de parole répétées de l’opposition sur le thème de l’énergie[2] : une hausse du prix réglementé du gaz de 20% sur un an, des hausses attendues de 5% par an pendant au moins 5 ans du prix de l’électricité, des réglementations chaotiques[3] et désincitatives sur les énergies renouvelables, pendant que des forces écologistes saisissaient l’ARPP sur la dernière campagne de publicité d’Areva[4] et dénonçaient l’assimilation en cours à Bruxelles entre  « énergie décarbonnée » et « énergie renouvelable »[5].

 

La question énergétique est un prisme dont les facettes sont suffisamment multiples pour rendre les débats glissants et complexes : exportation d’une excellence industrielle, soucis de la prolifération militaire, recherche de l’indépendance énergétique, fiabilité de la sécurité nucléaire, prévention du changement climatique et protection du pouvoir d’achat, il est souvent difficile de savoir quels enjeux sont débattus car tous découlent effectivement des choix d’une politique énergétique. Même les deux questions « souhaite-t-on? » et « peut-on ?» sortir du nucléaire s'entrelacent inefficacement.

 

Et les tentatives de débats se sont effectivement avérées difficiles :

            - plusieurs associations[6] avaient quitté le débat public débuté fin 2005 et organisé par la Commission nationale du débat public à propos du réacteur nucléaire EPR (European Pressurised Reactor) de Flamanville, le jugeant tronqué et inutile après le vote du Parlement à l’été 2005 ;

            - alors que le Grenelle de l’Environnement a légiféré sur les énergies renouvelables et les économies d’énergie, le sujet du nucléaire est exclu des discussions dès le lancement des Comités Opérationnels en 2007;

            - ces derniers jours le gouvernement réaffirme son plus grand soutien à la filière, cantonnant de facto le débat à des échanges médiatiques extérieurs.

 

 

I) ANGLES SAILLANTS DE LA QUESTION ENERGETIQUE

 

 

Quatre angles sont particulièrement saillants parmi les points d’achoppements : une force progressiste capable de les arbitrer dessinera un horizon énergétique durable et renouvelé pour la France.

 

 

1) Le choix entre les pollutions et les risques

 

Choisir l’asymptote d’un mix énergétique à l’échelle d’un pays, c’est choisir quels risques et quelles pollutions seront supportés par la population et devront être gérés et assumés, plus ou moins bien, par l’Etat. Et ce parmi plusieurs alternatives connues d’un bouquet d’énergies fossiles, d’énergie nucléaire et d’énergies renouvelables : émissions de gaz à effet de serre[7], stockage de déchets et matériaux radioactifs, dégradation de la qualité de l’air, perte de biodiversité, gestion du risque nucléaire, recyclage de métaux lourds, dégradation visuelle d’un paysage, etc ….sans compter les pollutions et les risques déportés dans des usines de production ou des sites d’extraction des minerais, loin de nos frontières et de nos yeux.

 

Alors que l’enjeu reste souvent confiné au subconscient d’une classe politique engagée dans la course aveugle de « réponse à la demande énergétique », cet arbitrage par la négative devient crucial tant les préoccupations environnementales et sanitaires des citoyens[8] sont fortes. Cette crise de l’acceptation des externalités, que cela soit pour monter un projet d’éoliennes ou pour ouvrir un site de stockage de déchets radioactifs dans sa commune[9], et de la confiance dans l’information sur leurs coûts, est aggravée par un gouvernement qui bloque toute pédagogie et cherche à maximiser la centralisation énergétique.

 

Pour l’atome la passion vient de l’inexistence d’une option médiane : on accepte le risque nucléaire ou on ne l’accepte pas, binairement, puis ce choix s’impose à tous. Or la passion n’a pas sa place: si la France a développé un programme nucléaire ambitieux en construisant une soixantaine de réacteurs en particulier dans les années 1970 et 1980[10] suite aux chocs pétroliers, c’est bien parce que le risque nucléaire est faible et que nous consacrons d’importants moyens[11] pour qu’il le demeure : caractérisé par une gravité élevée, on en rend l’occurrence très rare et les impacts maîtrisés…

 

Pourtant les évènements récents dans un Japon riche et développé montrent que des faits exceptionnels sont bien exceptionnellement graves. A l’échelle de la courte histoire mondiale de l’industrie nucléaire, décider que des dizaines de millions de personnes soient alimentées en électricité nucléaire[12] est en train de se transformer en une forme de résignation statistique qu’un accident grave transforme une zone habitée en désert radioactif tous les 15 à 20 ans dans le monde[13], pour l’instant hors de chez nous.

 

La question est de savoir si une force politique progressiste doit s’en accommoder et résister à un « effet Concorde »[14] . Nous devons aussi nous demander si la résilience sécuritaire du secteur nucléaire français est un gage de sérieux ou bien une fuite en avant. Quelque soit par ailleurs la quantité d’énergie consommée par la population et les moyens alloués à la gestion des risques, ne redécouvrons-nous pas à chaque génération que le risque zéro n’existe pas ?

 

 

2) Répondre aux besoins énergétiques de la population

 

            La question énergétique est également sensible car vitale : 2 milliards de personnes dans le monde ne disposent pas de l’accès à une énergie suffisante pour cuisiner sans risques d’asphyxie, conserver des aliments et des médicaments, s’éclairer pour étudier, etc. En France d’après l’Insee la facture énergétique dépasse 10% du budget familial de 3,4 millions de ménages, qui souvent cumulent la précarité énergétique à d’autres précarités sociales et environnementales (des logements mal isolés, peu salubres, au bord d’axes routiers bruyants, loin de transports en commun, etc.)[15]. Malgré les 8 ans d’existence de l’appel fondateur de l’association Négawatts, proposer de changer les habitudes pour économiser l’énergie est encore risquer d’évoquer une régression, un antiprogressisme décroissant, le fameux retour à la bougie…

 

            Une position durable et de gauche sur l’énergie doit donc répondre à ce paradoxe : enrayer la progression des consommations énergétiques, en particulier des bâtiments et des transports via d’importants changements des comportements et des secteurs professionnels concernés, tout en s’assurant, pour chacun, d’un accès juste et équitable aux services énergétiques, garants de progrès sanitaires et sociaux.

 

            Le nucléaire est-il indispensable pour ce faire ? Avec un peu plus de 75% de la production d’électricité d’origine nucléaire (ramené à la consommation finale totale d’énergie du pays cela représente un peu moins de 20%), la question en France ne se pose plus en ces termes : toute sortie envisagée du nucléaire sera bien plus longue et coûteuse qu’ailleurs. Hormis la question des risques, une sortie abrupte n’est donc pas souhaitable car elle favoriserait à court terme des centrales à énergies fossiles que nous ne possédons pas, polluantes, et dont le prix est erratique. Mais des exemples à l’étranger et des études récentes[16] esquissent la voie pour le long terme vers une sortie progressive : mettre l’accent stratégiquement sur toutes les énergies renouvelables en bouquet[17], les réseaux intelligents et les stockages d’énergie, et économiser l’énergie à toutes les étapes, doivent permettre de dessiner un horizon dépourvu des principaux risques (changement climatique, accident nucléaire) tout en assurant des services énergétiques équivalents à la population. Il devient chaque jour plus évident qu'il ne sera pas possible de résister à cette révolution, c’est à la France de décider la place qu’elle souhaite y prendre.[18]

           

 

3) La lutte des prix

 

On l’aura compris dans l’argumentaire médiatique des lobbys du nucléaire et dans celui du gouvernement, le nucléaire français est non seulement exceptionnellement sûr, mais il fournit aussi une électricité bon marché cruciale pour le « pouvoir d’achat ». Quand le prix du baril de pétrole erre régulièrement au-dessus des 100$, proposer une électricité 25%[19] plus bas que la moyenne européenne est effectivement un atout majeur de maîtrise de la facture des ménages et des entreprises. Alors que sur un déficit commercial total français de 51Mds€, 48Mds€ sont imputables à la facture énergétique, c'est bien ce « prix du kWh électrique » qui continue de focaliser l'ensemble des débats sur l'énergie.

 

A toute décision d'investir dans d'autres domaines énergétiques sont alors opposés les budgets publics en difficulté[20] . C'est ainsi que les énergies renouvelables se sont vues fin 2010 taxées de nombreux maux[21], responsables des augmentations des prix[22], et leurs incitations sont passées de la dénomination « fiscalité verte » à celle de « niche fiscale » en quelques mois. La fiscalité off shore est aujourd’hui bien plus réelle en France que l’éolien off shore[23]...

 

Ce business-as-usual du « tout nucléaire » sur le motif du prix du kWh serait légitime, a fortiori à gauche, s'il n'empêchait pas de constater, comme les débats sur la récente loi Nome[24] l'ont encore montré, que :

 

            a) il existe des incertitudes sur les coûts réels et complets du nucléaire. Cette énergie engloutit des sommes considérables[25] , assumées par la facture du consommateur quant à la construction et l’entretien du parc (la hausse future attendue vient entre autre du rattrapage d’un sous-investissement volontaire de 2/3 qui maintenait artificiellement un prix bas ces dernières décennies). Mais également financées par le contribuable pour la R&D[26], la garantie du risque et l’avance des prêts. Le mythe d’une décision de mix électrique sans coûts pour le contribuable n’existe pas.

En outre le nucléaire entre dans les turbulences de budgets difficiles à estimer : prolongement de leur durée de vie[27], remises à niveau de sûreté et de sécurité (notamment accrues après Fukushima), et coûts quasi-inconnus de démantèlement du parc[28]. Le rêve politique d’un prix de l’électricité à jamais bas, message social et économique fort des gouvernements successifs, vacille. Y répondre passe entre autre par la mise en place d’une péréquation tarifaire sociale plus forte : le prix de l’électricité augmentera bien, mais en épargnant les plus vulnérables et en surtarifant les consommations excessives.

 

 

            b) celles des énergies renouvelables considérées, en France, comme encore trop immatures pour être fortement incitées (photovoltaïque, éolien) connaissent des gains de productivité réguliers permettant d'espérer une parité réseau (égalité avec le prix du marché, sans aides) d'ici 5 à 15 ans[29]. L'attentisme français sur les énergies renouvelables, par rapport à ses voisins européens notamment[30], peut paraître tout autant judicieux (attitude de passager clandestin) ou néfaste (retard sur une filière d’avenir) pour cette même raison, force est de constater en tout cas que nous sommes pressés d’attendre pour saisir l’opportunité...

 

Il n'est budgétairement pas possible de mettre les énergies en doublons et la sortie de crise économique rendra nos marges de manœuvre d'autant plus faibles en 2012 : parler de l'avenir du nucléaire c'est donc bien décider le mix électrique dans son ensemble et arbitrer les investissements qui prépareront le mode de vie et la compétitivité de demain. Débattre des ENR sans débattre du nucléaire, comme le fit le Grenelle de l'Environnement, est donc au mieux un coup d’épée dans l’eau, au pire du greenwashing à tentative électorale.

 

 

4) la croissance et les emplois des énergies          

 

Défendue comme un fleuron industriel français, symbole de croisades commerciales exportatrices sarkoziennes plus ou moins victorieuses, l’énergie nucléaire est assurément une technologie de pointe où la pertinence à l’international de nos experts n’est plus à prouver. Cependant la particularité française, unique au monde, d’une électricité à 80% d’origine nucléaire, n’a pas seulement produit une singularité technique : elle a aussi engendré une singularité culturelle et des lobbys spécifiques qui brouillent le rôle du planificateur politique lorsqu’il tente de faire émerger les industries futures.

 

Alors que le nombre d’employés dans la filière nucléaire française est d’environ 100 000 personnes[31], différentes études prévoient au moins l’équivalent en emplois à moyen terme pour les ENR.[32] Concrètement et sur la seule filière photovoltaïque, l’Adème estimait qu’avaient été créés entre 2006 et 2009 plus de 8 000 emplois dont la moitié industriels, pour un chiffre d’affaires de 1,6 Mds€, et le SER annonçait 24 000 emplois en 2010[33] .

 

En période de chômage aigu, décourager comme le font les conservateurs les créations et les reconversions de ces secteurs qui aujourd’hui licencient, au motif abusif qu’une partie de leur matériel est importé[34] (motif inédit par rapport aux autres biens de consommation), est un gâchis dogmatique d’emplois et de croissance que nous devons dénoncer.

 

Le critère de la croissance et des emplois n’a donc aucune raison de jouer en défaveur d’un mix riche en énergies propres, bien au contraire. Le Grenelle des énergies renouvelables s’est transformé en Grenelle du clientélisme renouvelé, et devant la politique en chaud/froid du gouvernement qui déstabilise les investisseurs, il est besoin des forces de gauche pour porter fermement cette autre vision.

 

 

 

II) QUELLE DIRECTION PRENDRE

 

 

Hormis les 3x20 du paquet énergie-climat européen (passés en quelques mois entre les mains du gouvernement d’objectif plancher à objectif plafond), le secteur énergétique français est un secteur qui, si l’on doit miser sur autre chose que le tout nucléaire, navigue à vue. Les investisseurs innovants ont au contraire besoin d’un cap clair sur le mix énergétique souhaité à horizons 2030 voire 2050, et d’une réglementation stable pour y parvenir ; les citoyens eux doivent être accompagnés dans un changement en tout transparence.

 

 

1) quelle forme pour un débat sur le nucléaire ?

 

Les appels au référendum naissent de ce caractère binaire de l’acceptation du risque nucléaire, et de ce qu’il s’impose ensuite à tous. Mais la difficulté éprouvée de mener un débat sur l’atome nous met aussi en garde contre des sollicitations pressées. Si un tel vote n’est pas souhaitable sur le feu d’une émotion telle que celle produite par le drame japonais, en revanche l’effroi de voir pendant plusieurs semaines la contamination de centaines de milliers de personnes dépendre de la direction du vent est suffisamment rationnel pour accepter de lancer un large débat (par exemple sous la forme d’un moratoire comme en Allemagne), ou tout du moins pour accepter avec un minimum d’humilité de rééxaminer les engagements récents. Le gouvernement sarkozyste, droit dans ses bottes, semble lui préférer poursuivre un moratoire d’un autre âge sur l’énergie solaire…

 

Le rôle premier du politique est d’exiger que la question énergétique dans son ensemble soit rendue au débat public. C’est bien à la population, par les voies démocratiques, de choisir quels risques et quelles pollutions elle accepte de confier à l’Etat, au fil de l’avancement des technologies, des savoirs et des exigences : changement climatique, productivité des énergies alternatives, nouveaux modes de vie, etc. A quoi bon stigmatiser ces ingénieurs du Corps des Mines qui ont le pouvoir qu’on a bien voulu leur donner….leur expertise, précieuse pour gérer la redescente de l’Everest Nucléaire, ne doit en effet pas se substituer à un choix de société.

 

Pour que le débat soit correctement posé il faut aussi que la classe politique française dans son ensemble accepte un agnosticisme humble sur la question nucléaire : une vision internationale sur les choix d’horizons énergétiques possibles et une parfaite transparence des informations de l’ensemble du secteur sont des préalables permettant de rafraîchir les esprits.

 

Il existe ensuite plusieurs voies démocratiques, directes et indirectes, connues et déjà pratiquées de manière plus ou moins appliquée, pour débattre et décider : elles sont efficaces si elles ne sont pas tronquées. Associer les associations écologistes dans le suivi des coûts et des risques, ouvrir la gouvernance des autorités de contrôle, sont également des moyens d’améliorer l’indépendance des informations et l’acceptabilité des choix.

 

 

2) propositions concrètes pour un horizon énergétique durable et renouvelé

 

Finalement, la gauche n’a pas attendu Fukushima pour considérer le nucléaire comme une énergie de compromis, imparfaite mais « faute de mieux ». Malgré des émissions de gaz à effet de serre plus faibles que les énergies fossiles, une réaction d’emballement nucléaire devant être constamment ralentie et dont on sait au mieux concentrer les déchets (pour diminuer leur volume) devient forcément une transition quand se déploie le potentiel des énergies renouvelables. Il est aujourd’hui temps de proposer le chemin pour cette transition et l’alternative possible. Ce sera sans doute un thème clivant avec la droite lors des prochaines élections présidentielles : les 4 angles saillants abordés ci-dessus montrent qu’il ne sera pas besoin de « faire plaisir » aux écologistes pour adopter une position raisonnée et raisonnable.

 

 

Les propositions possibles du camp progressiste pourraient se décliner en 4 axes forts :

           

            a) la diminution du nucléaire :

                        - à court terme, une exigence accrue de transparence sur ses coûts, la sécurité et la sûreté (fermeture de certaines centrales), les risques de prolifération…[35] ;

                        - à moyen terme, quitter une hypertrophie nucléaire qui n’est pas un optimum économique ni énergétique[36]. Cela nécessitera des impulsions politiques fortes sur les économies d’énergie et les énergies renouvelables (aujourd’hui handicapées par la surabondance nucléaire) pour à la fois atteindre les objectifs internationaux et européens ambitieux sur le changement climatique tout en dépassant un carbo-centrisme parfois opportuniste[37].

                        - à long terme préparer le défi du « post-nucléaire »[38], dont les modalités seront à préciser en cours de route en fonction des technologies disponibles et des marges de manœuvre économiques. Mais fixer des objectifs politiques chiffrés reste indispensable pour assurer au secteur un cadre clair et pérenne. La France doit enfin se rappeler que, même en asymptote, le « post-nucléaire » n'existera jamais : si ce n’est pour gérer les centrales à moyen terme, les déchets à vie longue et haute activité[39] nécessiteront à eux seuls de garder la compétence sur plusieurs siècles. 

 

            b) aller au-delà du consensus pour les énergies renouvelables, dont on doit viser une part plus importante à la fois dans l’électricité, la chaleur et les carburants (dans cette acception européenne du périmètre énergétique, la France en est à 12,4% en 2009). Cela signifie à court terme des arbitrages plus favorables dans les budgets de recherche et développement mais aussi d’assumer effectivement des investissements publics, comme pour les projets industriels victorieux du passé (aéronautique, ferroviaire, nucléaire) : ces secteurs stratégiques sont porteurs de retours différés en croissance et en avantages concurrentiels. A moyen terme l’intégration massive d’électricité renouvelable nécessite une gestion modernisée des réseaux de distribution et la révolution vers une gouvernance décentralisée de la production énergétique, à même de pallier certaines intermittences[40].

Pour que les outils - temporaires - de financement et d’incitation soient mieux compris et acceptés, ils devront gagner en lisibilité (identifier la part des seules ENR sur une facture plutôt que la CSPE), en exigences (critères évolutifs de qualité pour accéder aux aides, notamment sur des critères environnementaux et de performance, ACV des dernières générations de biocarburants) et en équité (péréquation plus forte entre des consommateurs aux besoins différents grâce à une tarification progressive de l’électricité). La gauche doit également reconquérir le courage réglementaire, abandonné à l’Europe, pour imposer rapidement des niveaux de production d’ENR à tout producteur d’énergie (certificats verts), et interdire tout système de production de chaleur non couplé à des ENR[41] : le secteur énergétique a les moyens d’assurer avec efficience son auto-reconversion, au politique de fixer le cap.

 

            c) l’Europe de l’énergie, une Europe de réseaux. Berceau de l’Europe, l’énergie doit redevenir une de ses nervures stratégiques. Cette Europe de l’énergie ne doit pas être une Europe de la production d’énergie mais une Europe des réseaux de transport d’énergie : non seulement pour assurer la sécurité d’approvisionnement de tous (dépendance au gaz Russe, etc.), mais également pour introduire une « solidarité carbone » de l’électricité en permettant notamment d’intégrer un maximum d’ENR dont les cycles se compenseront. Ses voisins allemands et espagnols investissant massivement dans l’électricité renouvelable, la France est particulièrement concernée.

 

            d) les économies d’énergie. Les ENR décentralisées, en soulageant les besoins d’énergies traditionnelles, sont une part de la solution pour la précarité énergétique. Mais investir dans l’énergie en oubliant la maîtrise de la demande énergétique c’est aussi remplir de sable un panier percé. Malgré le risque d’effets rebonds et les lourds investissements que cela représente, l’amélioration de l’efficacité énergétique de la France via un « plan de relance des négawatts » est incontournable et passera par les collectivités territoriales, qui ont montré leur capacité d’innovation et leur force de frappe[42].

La chasse aux gaspillages devrait être l’acte réflexe d’une société à l’énergie chère et comptée. Deux secteurs diffus, difficiles à atteindre, et dont la consommation a augmenté, doivent concentrer les efforts : les transports (34% des GES de la France en 2006 dont 94% dus au transport routier) et les bâtiments (43% de la consommation d’énergie en 2006). Pour offrir un cadre propice aux collectivités, les Réglementations Thermiques doivent être avancées pour le bâtiment, la politique foncière doit être réinvestie par la puissance publique visant un urbanisme polycentrique, les normes réduites pour tous les véhicules afin de faire émerger les nouvelles générations hybrides, etc…

Parmi l’arsenal d’outils de reconversion globale nous devons souhaiter le passage à une fiscalité environnementale, l’établissement de bonus-malus généralisés, l’éco-conditionnalité des aides publiques, des tarifs ENR préférentiels pour des territoires s’engageant dans des centrales négawatts ambitieuses ou le pari du 100% ENR, etc. Nous devrons inscrire dans la loi que toute aide à la consommation d’énergie (prime à la cuve etc.) se fera en contrepartie d’investissements de reconversion (économies d’énergie et énergies renouvelables).

  

Parce que d’autres modèles peuvent voir le jour, nous n’avons pas de raison de faire croire à l’opinion publique qu’elle doit se résoudre à l’éventualité de supporter des doses supérieures de radioactivité, comme actuellement les habitants de la région de Fukushima, pas plus que de se résoudre à absorber des pesticides, des perturbateurs endocriniens œstrogéniques, ou respirer des particules fines…

 

La mise en œuvre rapide de ce nouveau modèle de développement est aussi une responsabilité des pays développés envers les pays émergents, qui continuent de s’inspirer des modes de production et de consommation occidentaux menant globalement à l’échec climatique, environnemental et énergétique. La prise en compte des générations futures de ce siècle, pour le changement climatique comme pour la gestion de la radioactivité, est encore très insuffisante[43]

 




[1]              A l’heure où nous publions ce texte, les réacteurs 5 et 6 et leurs piscines sont considérés sous contrôle, de l’azote est injecté dans le réacteur 1 et envisagé dans les réacteurs 2 et 3 pour diminuer les risques d’explosion à l’hydrogène, la fuite d’eau fortement contaminée du réacteur n°2 a été colmatée, le pompage partiel des eaux est en cours, le refroidissement se fait par eau douce en circuit ouvert  (Bulletin IRSN du 20 Avril 2011)
[2]              Communiqués du secrétariat national du PS, articles et prises de paroles de Geneviève Fioraso, François Brottes (question à l’AN), Ségolène Royal, du Pôle Ecologique du Parti Socialiste, etc.
[3]              Rien qu’entre janvier et aout 2010 une dizaine de textes sont produits, redéfinissant, parfois rétrospectivement, les aides au photovoltaïque avant qu’elles soient partiellement gelées entre décembre 2010 et mars 2011 par un moratoire diminuant les tarifs d’achat et une discussion finalement prolongée pour les installations de plus de 100kW.
[4]              Plaintes rejetées par décision du 18 février 2011 du JDP, publiée le 7 mars
[5]              « Low carbon technologies » reprises dans le relevé de conclusions du Conseil européen de l’énergie du 4 février 2011
[6]              Greenpeace, France Nature Environnement, Les Amis de la Terre, Agir pour l’Environnement, le Réseau Action Climat et le réseau Sortir du nucléaire
[7]              Le changement climatique a pratiquement constitué une opportunité pour les arguments de vente du nucléaire. En revanche dans les études internationales il n’est pas considéré à 0 carbone (le GIEC prend autour de 40g/kWh de moyenne) en ACV.
[8]              Selon les sondages dans les top 3 ou top 10 des préoccupations des français (BVA, TNS-Sofres, Harris Interactive, etc.)
[9]              Le syndrôme Nimby (not in my backyard): un inconvénient est compris comme nécessaire et accepté mais n’est admis que chez le voisin
[10]             La France est le pays le plus nucléarisé de l’union européenne avec 58 réacteurs répartis sur 19 sites, le deuxième au monde après les Etats-Unis (104 réacteurs) et avant le Japon (54 réacteurs). C’est le plus nucléarisé du monde en part dans la production d’électricité du pays avec un peu plus de 75% (le deuxième est la Slovaquie avec 65%, loin devant les 35% du Japon et les 20% des Etats-Unis, source IAEA)
[11]             Annuellement autour de 60M€ pour l’ASN, 80M€ pour l’IRSN, 170M€ parmi les budgets du CEA, plus les coûts de remise à niveau de sûreté des centrales (plusieurs dizaines de milliards€ sur 20 ans), les surcoûts de l’EPR dédiés à des niveaux supplémentaires de protection
[12]             Dans le mix énergétique mondial, le nucléaire représente environ 6% de l’énergie consommée et 14% de la production d’électricité
[13]             Accidents majeurs : incendie de Sellafield (1957), accident de la centrale nucléaire de Three Mile Island (1979), explosion de la centrale de Tchernobyl (1986), accident de la centrale japonaise de Fukushima (2011)
[14]             Le premier crash d’un Concorde le 25 juillet 2000 a conduit à l’arrêt de son exploitation par Air France
[15]             En France, 60 % des personnes qui sont exposées aux risques industriels habitent en Zone urbaine sensible.
[16]             Scénarios de « révolution énergétique » à 20 ou 30 ans de l’IEA, European Climat Foundation, Stanford, Price Water House Coopers, Greenpeace, WWF…qui sont entre 60 et 100% d’électricité voire d’énergie primaire à partir de sources renouvelables. Certaines régions se fixent des objectifs de cet ordre pour la consommation de leur territoire (ex. : Rhénanie-Palatinat en Allemagne, 20 000m2 pour 4 millions d’habitants, pour 2030 vise 100% électricité renouvelable en 2030 avec une étape à 40% dès 2017).
[17]             Toute question formulée comme une recherche de LA bonne énergie unique et mondiale est stérile et ne sert qu’à abaisser le niveau du débat.
[18]             En 2010 la France a investi 0.15% par point de PIB dans les énergies propres, soit 9 fois moins que l’Allemagne, 5 que la Chine, 2,5 fois moins que l’Espagne et 1,5 fois moins que les Etats-Unis. (« Who’s Winning the Clean Energy Race? 2010 Edition » du Pew Charitable Trusts)
[19]             Eurostat
[20]             En 2010 une dette à plus de 7% et un déficit public de plus de 80%
[21]             Michèle Bellon, présidente du directoire d’ERDF, au colloque de l’Union française de l’électricité le 22 juin 2010 s’était dite « assez inquiète » de «  la prolifération des panneaux photovoltaïques, qui pourrait se traduire par des coupures de courant»
[22]             La CSPE regroupe notamment le soutien aux énergies renouvelables (via le tarif d’achat) et la péréquation tarifaire avec la Corse et les Dom. Le photovoltaïque représente en 2010 5,7% du total de la CSPE, elle-même représente environ 5% d’une facture d’électricité moyenne pour un français. Sur une facture annuelle d’un ménage de 700€ (environ 5MWh, sans chauffage électrique) cela fait selon les hypothèses entre 14 et 42€/an de soutien aux ENR en 2013. L’équivalent-CSPE allemande était en 2011 à environ 175€/an pour ce même foyer.
[23]             Echec du premier appel d’offres sur l’éolien off shore en 2004 (relancé en 2010)
[24]             Loi sur la Nouvelle Organisation du Marché de l’Electricité
[25]             Constitution du parc nucléaire : 123MDs€ d’investissements (Sénat 1998), dont 77MDs€ publics (Minefi)
[26]             Estimation Wise-Paris 1998, environ 1000M€ annuels de R&D dont 700M€ du CEA. D’après le GIEC (AIE) en 2003 le nucléaire captait encore la majorité des budgets de R&D énergie :
[27]             Plusieurs dizaines de milliards d’euros d’ici 20 ans (500 à 1 000M€ pour le passage de 40 à 60 ans d’un réacteur). La rente nucléaire (ie le dépassement du TRI des centrales) fait qu’en Allemagne le prolongement initialement prévu de la durée de vie des centrales s’accompagnait d’une taxation spécifique du nucléaire pour financer les ENR.
[28]         EDF avait évalué le coût total du démantèlement à 23Mds€, la Cour des Comptes à 38Mds€ en 2005. L’extrapolation des prévisions anglaises (2.9Mds/réacteur) ou suédoises (entre 2 et 3,5Mds€/réacteur) donne entre 100 et 200Mds€, le prix américain (210M€/réacteur, ils ont 104 réacteurs) étant plus proche du français. Le démantèlement de Brennilis (70MW de puissance) a un coût actuel de 500 millions d’euros contre 50 millions estimés à l’origine. (CLepage, EMorin)
[29]             Selon le potentiel naturel de la zone géographique, le prix de l’électricité non renouvelable, l’état de la filière…
[30]             Nos 511MW de photovoltaïque installés en 2009, et notre objectif pour 2020 à 5 400MW, sont très loin des 51 000MW allemands (10 000 MW aujourd'hui) ou du volontarisme chinois (20 000MW à même horizon). Nous avons par ailleurs en 2010 5 000 MW de puissance éolienne installée contre 26 000MW en Allemagne et 20 000MW en Espagne et nous avons l’objectif d’en avoir 25 000MW en 2020 contre 70 000MW en Allemagne, 35 000MW en Espagne et 140 000MW aux Etats-Unis. La Chine a continuellement relevé son objectif pour 2020, aujourd’hui fixé à 127 800MW. Pour le solaire thermique, un enjeu strictement lié au bâtiment, la France disposait en 2008 de 2,2km2 de capteurs thermiques contre 8km2 en Allemagne (145km2 en Chine).
[31]             Rapport AN CBataille et RGalley. En incluant les emplois indirects, entre 120 000 et 200 000 (Roussely)
[32]             L’Adème prévoyait autant d’emplois directs à court terme dans les énergies renouvelables, hors hydraulique, pour un marché annuel de 24Mds€.Dans un référentiel comptant seulement 20 000 salariés en 2007 pour le nucléaire, l’étude Syndex prévoit la création de 50 000 emplois ENR et chauffage en 2020. Le Conseil d’Orientation pour l’emploi en 2010 reprend les chiffres de 200 000 emplois créés calculés pour le Grenelle, et le CIRED pour WWF prévoit 316 000 emplois directs et indirects sur les ENR en retranchant les empois détruits.
[33]             6.700 salariés dans la production industrielle (modules, câbles, cellules, onduleurs…), près d’un millier dans la recherche en laboratoire et plus de 16.000 dans l’installation et l’ingénierie
[34]             Chiffres d’importations du Ministère des finances 2010 : Import : 1 998M€, dont 787M€ d’Europe (dont 508M€ d’Allemagne), 509 M€ Chine (seulement un quart), 249 M€ Malaisie, 128M€ US. Soit 2,9% du déficit commercial de la France, loin des « fortes proportions du déficit » causé par le solaire selon NKM. En outre le rapport BIPE souligne que 75% de la valeur ajoutée des projets solaires va à des entreprises et salariés français, le coût du panneau n’étant qu’un quart du montant global de l’installation. D’après le SER, l’activité d'encapsulation qui compte pour près de 40 % de la valeur finale du panneau est réalisée à près de 60 % par les treize fabricants français de panneaux.
 
[35]             (Le Monde) propositions pour une meilleure gouvernance internationale : liste noire des pays auxquels ne pas vendre l’énergie nucléaire (risques de prolifération), possibilité d’auto-saisine d’une autorité internationale en cas d’accident pour mobiliser de l’aide technique, etc.
[36]             Solutions industrielles surdimensionnées par rapport à la majorité du marché international, production supérieure à la base mais ne pouvant répondre aux pointes, part du parc à l’arrêt (disponibilité de 10 points inférieure à celle des USA), etc.
[37]             Carbo-centrisme : réduire les questions environnementales à la seule question du carbone
[38]             DSK dans son programme pour la France «Les 15 premières solutions» en janvier 2006 : « La France a fait dans les années 50 le pari du nucléaire et elle a réussi. Elle doit aujourd’hui faire le pari du post-nucléaire et le réussir. »
[39]             La Cour des Comptes (chiffres Andra) estime qu’il y aura en 2020 3 600m3 de déchets radioactifs haute activité vie longue stockés ou entreposés et 54 000m3 de déchets moyenne activité vie longue.
[40]             Intercorrélation plus forte des réseaux (heures de pointes, heures de vents qui se complètent), compensation des différents types d’énergies entre elles (biomasse et stockage hydraulique comblent l’éolien intermittent et le solaire cyclique : ex. du Kombikraftwerk allemand), gestion d’un portefeuille de consommateurs pros mobilisables pour l’ajustement, consommation régulée par des compteurs intelligents, etc.
[41]             30% de l’énergie dépensée en France sert au chauffage des bâtiments alors même qu’on sait construire des bâtiments (neufs) à énergie positive. 30% des logements sont chauffés à l’électricité : accentuation des pointes et pertes importantes en effet joule (12% des logements sont concernés en Allemagne)
[42]             D’après l’Assemblée des Régions d’Europe à Copenhague, les régions ont pour rôle de mettre en œuvre 50 à 70% des mesures d'atténuation et d'adaptation au changement climatique (PNUE). Les collectivités réalisent par ailleurs 70% de l’investissement public (autour de 50Mds€/an).
[43]             Bien que présente dans la Charte de l’environnement notamment, adossée à la Constitution en 2005